Tribune - La géopolitique ne peut plus se réduire à la rivalité
Par le Dr Charles Salvaudon, ancien diplomate, professeur et expert en géopolitique*
Avec Forum, Transitions ouvre un espace à des voix extérieures pour éclairer les grandes recompositions du monde contemporain. J’ai choisi d’inaugurer cette nouvelle rubrique avec une tribune du Dr Charles Salvaudon, qui interroge les limites d’une lecture strictement conflictuelle des relations internationales et invite à penser autrement les interdépendances, les vulnérabilités systémiques et les formes renouvelées de la puissance au XXIe siècle.
Penser le monde uniquement à travers la compétition entre puissances est devenu une erreur d’analyse. À l’heure des interdépendances globales et des crises systémiques, il est urgent de refonder la géopolitique. La géopolitique est redevenue une grille de lecture dominante. Guerre en Ukraine, tensions au Moyen-Orient, rivalité sino-américaine : tout semble confirmer le retour d’un monde structuré par l’affrontement des puissances. Mais cette évidence est trompeuse. Elle repose sur un cadre intellectuel hérité du XXe siècle, fondé sur une idée simple : le monde serait d’abord un espace de rivalité entre États, où chacun cherche à maximiser sa puissance au détriment des autres. Ce modèle continue d’organiser une grande partie des analyses, des discours politiques et des décisions stratégiques. Or, il ne correspond plus à la réalité du XXIe siècle.
Une lecture devenue aveugle
Le monde contemporain n’est pas seulement conflictuel : il est profondément interdépendant. Et cette interdépendance change tout. Le climat, les chaînes d’approvisionnement, les infrastructures numériques, les flux migratoires ou encore les crises sanitaires dessinent un système où les vulnérabilités sont partagées et les effets en cascade. Aucun État, aussi puissant soit-il, ne peut s’en abstraire. Penser ce monde avec les outils d’hier revient à regarder une réalité nouvelle avec des catégories périmées. Le problème n’est pas que la rivalité ait disparu. Elle est bien là, visible, brutale, parfois militaire. Mais elle n’est plus la seule logique structurante. Elle coexiste avec des formes d’interdépendance qui rendent toute lecture purement conflictuelle insuffisante — et parfois dangereuse.
L’interdépendance sous tension
Le XXIe siècle n’est pas celui de la fin des conflits. C’est celui de l’interdépendance sous tension. Les États s’opposent tout en restant liés. Ils se concurrencent tout en dépendant les uns des autres. Ils cherchent à se protéger tout en étant exposés à des dynamiques globales qu’ils ne contrôlent pas. Cette situation crée une contradiction centrale : les logiques de puissance héritées du passé entrent en collision avec les réalités systémiques du présent. Et c’est précisément là que la géopolitique classique atteint ses limites.
Une géopolitique qui traverse les sociétés
La transformation la plus profonde est ailleurs : la géopolitique ne se joue plus uniquement entre États. Elle traverse désormais les sociétés. Les marchés de l’énergie, les plateformes numériques, les chaînes de valeur globales ou les réseaux financiers sont devenus des espaces de puissance aussi déterminants que les frontières. Les entreprises technologiques influencent les rapports de force. Les villes et les régions développent des stratégies internationales. Les ONG et les mouvements transnationaux pèsent sur les agendas politiques. Autrement dit, la géopolitique est devenue transversale. Elle circule à travers les individus, les entreprises, les infrastructures et les imaginaires. Elle s’inscrit dans le quotidien : le prix de l’énergie, l’accès aux technologies, les effets du changement climatique ou la circulation de l’information sont autant d’expressions concrètes de tensions géopolitiques. La géopolitique n’est plus un théâtre lointain. Elle est devenue une expérience vécue.
Une puissance à redéfinir
Dans ce contexte, la puissance elle-même change de nature. Elle ne se mesure plus seulement en divisions militaires ou en points de PIB. Elle repose aussi sur la maîtrise des technologies, le contrôle des réseaux, la capacité d’innovation, l’influence normative et la capacité à structurer des flux. Les acteurs non étatiques — multinationales, institutions financières, collectivités territoriales, société civile — ne sont plus périphériques : ils participent directement à la production du pouvoir. Pourtant, malgré ces mutations, une grande partie des analyses reste prisonnière d’une vision binaire du monde : rivalité ou domination. Cette simplification empêche de penser les véritables enjeux.
L’impasse du paradigme conflictuel
Les défis majeurs du XXIe siècle ne sont pas à somme nulle. Le climat, la sécurité alimentaire, la transition énergétique, la gouvernance des océans ou la régulation du numérique ne peuvent être résolus par la seule confrontation. Ils exigent des formes de coordination, parfois minimales, mais indispensables. Une géopolitique réduite à la rivalité conduit alors à une impasse : elle alimente les tensions sans offrir de solutions. Pire, elle risque d’aggraver les crises qu’elle prétend analyser.
Pour une géopolitique humaniste
Il est temps de changer de paradigme. Non pas en niant les rapports de force, mais en les replaçant dans un cadre plus large. Dans un monde interdépendant, la puissance ne se limite plus à la capacité de domination. Elle inclut la capacité à gérer la complexité, à stabiliser des systèmes fragiles et à permettre une coexistence durable. C’est le sens d’une géopolitique humaniste. Une géopolitique qui place les sociétés au centre. Qui prend en compte les transformations sociales, les comportements économiques, les environnements technologiques et les imaginaires collectifs. Qui analyse non seulement les États, mais aussi les individus et les structures qui les relient. Ce déplacement est décisif. Il implique de passer d’une logique de domination à une logique de responsabilité, du contrôle à la coordination, de la rivalité à la coexistence.
*A propos de l’auteur - Docteur en sciences politiques, Charles Salvaudon est expert en géopolitique auprès du Centre Européen de Droit et d'Economie de l'ESSEC, dirigé par Viviane de Beaufort. Il est également professeur à Albert School–Mines Paris, où il enseigne et coordonne une dizaine de professeurs de géopolitique pour les différents campus européens de l'école. Contributeur pour l’Institut Jacques Delors, il est l’auteur de plusieurs ouvrages: “Géopolitique, cette force qui bouleverse tout” (éd. Baudelaire), “Géopolitique pour l’Entreprise” (éd. L’Harmattan), “The New Geopolitics of Sustainability” (Springer).


