Marchés carbone : les Etats face au rouleau compresseur fédéral
Entre les tentatives de démantèlement fédéral et l'opportunisme protectionniste, la tarification du carbone survit au « hoax » climatique.
Aux États-Unis, la sortie de l’Accord de Paris, actée le 20 janvier 2025 et effective à partir du 27 janvier 2026, n’a été que le premier acte d’un démantèlement systématique des dispositifs fédéraux et locaux de lutte contre le changement climatique.
La précédente publication de Transitions traitait de la politique fédérale de l’énergie, et de sa potentielle incapacité à répondre à l’augmentation de la demande en électricité. Les marchés locaux d’échanges de crédits carbone sont également dans le viseur de Washington.
Le décret présidentiel du 8 avril 2025 (“Protecting American Energy From State Overreach”) a donné le ton. Le texte dénonce explicitement les “exigences radicales de la Californie” et ordonne au Procureur Général d'identifier toutes les politiques locales imposant des “pénalités ou taxes carbone.”
Sous la houlette du DoJ (Department of Justice), une stratégie de “saturation juridique” est à l'œuvre pour paralyser les initiatives climatiques des États.
Données d'émissions : la stratégie de l'aveuglement
Un tournant majeur a été pris le 12 septembre 2025, lorsque l’EPA (Environmental Protection Agency) a proposé de mettre fin au Greenhouse Gas Reporting Program (GHGRP). Ce programme, qui centralise les données d'émissions de plus de 8 000 installations industrielles, et en garantit la standardisation, est le socle technique indispensable au fonctionnement des marchés carbone.
Face à ce risque d'effondrement technique - des recours ont été formés et sont en cours d’examen -, la résistance s’organise : ainsi l’Etat de New York a réagi dès le 1er décembre 2025 en instaurant son propre système de déclaration. Washington comme New York développent actuellement une infrastructure numérique pour remplacer les outils de l’EPA.
La RGGI subit les aléas politiques locaux
Les marchés du carbone s’invitent eux aussi dans le débat politique. En Pennsylvanie, le gouverneur démocrate Josh Shapiro a dû se résoudre à quitter la RGGI (Regional Greenhouse Gas Initiative) en novembre 2025 pour débloquer son budget 2025-2026, au terme de 135 jours d’obstruction républicaine. “Il est temps de regarder vers l’avenir - et je serai déterminé à défendre des politiques ambitieuses qui créent des emplois dans le secteur de l’énergie, accélèrent l’intégration des énergies propres dans le réseau et font baisser le coût de l’énergie pour les habitants de Pennsylvanie,” a-t-il déclaré.
À l’inverse, en Virginie, la nouvelle gouverneure Abigail Spanberger a fait du retour dans la RGGI son premier acte symbolique lors de sa prise de fonctions. “Le RGGI a généré des centaines de millions de dollars pour la Virginie — des ressources qui ont été directement investies dans la prévention des inondations, les programmes d’efficacité énergétique et la baisse des factures pour les familles qui en ont le plus besoin. Se retirer du RGGI n’a en rien fait baisser le coût de l’énergie. Bien au contraire : cette décision a privé la Virginie de ressources précieuses. Il est temps de corriger cette erreur,” a-t-elle déclaré le 19 janvier 2026. L’État s’était retiré du marché fin 2023.
Vers une taxe carbone "Made in GOP" ?
La politique de l’administration actuelle n’est pas exempte de contradictions. D'un côté, le Department of the Interior (DoI) multiplie les obstacles aux projets éoliens sous couvert de protection de la faune migratoire.
De l’autre, une partie du camp républicain au Sénat n’exclut pas franchir le Rubicon de la taxe carbone... pour des raisons protectionnistes. Deux projets de lois - un projet bipartisan, la Foreign Pollution Fee Act (FPFA), et un projet démocrate déposé pour la première fois en 2023, la Clean Competition Act (CCA) - pourraient être mis à l’agenda, si la Cour Suprême devait limiter les pouvoirs présidentiels en matière de fixation de droits de douane.
“Bien que se présentant comme une réponse à ce problème, les droits de douane illégaux imposés par l’administration Trump en vertu de l’IEEPA ont engendré un chaos économique et aggravé nombre des dynamiques sous-jacentes. Le Congrès devrait établir des règles commerciales plus équitables et prévisibles, favorisant une course vers l’excellence en matière de décarbonation à l’échelle mondiale,” peut-on lire dans la présentation de la CCA.
Paradoxalement, le “hoax” qu’est le changement climatique, dans la rhétorique utilisée par le président Trump, pourrait conserver un rôle de variable d’ajustement. Si l'administration américaine s'attache à démanteler les marchés carbone locaux, elle n'exclut pas une tarification opportuniste du carbone si celle-ci lui permettait de légitimer ses droits de douane et assurer ainsi les recettes budgétaires annoncées.





