La Corn Belt prise au piège du détroit d’Ormuz
Alors que 75 % des agriculteurs américains n'ont pas encore sécurisé leurs achats, la guerre avec l'Iran provoque une onde de choc sans précédent sur le marché des engrais.

La destruction de pans entiers de l’appareil productif dans l’ensemble des pays du Golfe, et le blocage du détroit d’Ormuz, sont intervenus à un moment critique pour les agriculteurs américains. Washington a peut-être sous-estimé le coût agricole domestique immédiat de sa propre intervention.
Les États-Unis ne dépendent pas massivement du Moyen-Orient pour l’ensemble de leurs engrais, mais ils y sont exposés sur certains segments critiques. Selon l’American Farm Bureau Federation, l’Arabie saoudite représentait à elle seule 39 % des importations américaines de phosphate en 2024, tandis que le Qatar et l’Arabie saoudite comptaient ensemble pour 16 % des importations d’urée.
L’administration recherche activement d’autres fournisseurs, leur capacité de production nationale n’étant pas en mesure de s’ajuster à ce choc d’offre.
Le marché des engrais est mondial, hautement intégré, et structurellement vulnérable aux chocs d’offre. Le secteur fonctionne avec des stocks relativement limités. Le coût du stockage, les contraintes de sécurité, les exigences réglementaires et la sensibilité de certains produits à l’humidité ou à l’agglomération incitent les acteurs à opérer en flux tendu.
Des réactions en chaîne
“Des ruptures d’approvisionnement dans une partie du monde peuvent se propager le long des routes commerciales et affecter la disponibilité ainsi que les prix dans d’autres régions. Bien que les États-Unis soient à la fois producteurs et importateurs d’engrais, ces mêmes dynamiques d’offre mondiales jouent un rôle déterminant dans les coûts de production des agriculteurs américains”, explique le Fertilizer Institute.
Tout aussi brutale que le choc d’offre, la hausse des prix a été immédiate. Elle est comprise entre 20 et 35% selon les engrais considérés. “Les prix au comptant de l’urée dans le Golfe du Mexique ont bondi de 132,50 $ par tonne courte depuis le début du conflit, marquant leur plus forte progression sur deux semaines depuis septembre 2022”, illustre Rabobank.
Cette hausse est intervenue dans un contexte où les prix des intrants, et des engrais en particulier, pesaient déjà sur les marges des agriculteurs.
Quand le prix de l’azote redessine les semis
75% d’entre eux n’ont pas encore acheté l’engrais nécessaire à leurs semis de printemps, a déclaré Brooke Rollins, la secrétaire d’Etat à l’Agriculture, le 13 mars dernier.
Plusieurs analystes agricoles évoquent un basculement potentiellement significatif des surfaces du maïs vers le soja, certains allant jusqu’à 1 à 1,5 million d’acres. En renonçant au maïs, les fermiers allégeraient surtout leur facture d’azote - renchérie par le prix du gaz, les tensions logistiques et la fermeture d’Ormuz - au profit d’une culture capable de fixer son propre azote atmosphérique.
La Realpolitik du phosphate
La sécurisation des approvisionnements en phosphate est l’une des priorités en ce début d’année. En 2025 les agriculteurs avaient été nombreux à faire l’impasse sur leurs achats.
“Les importations ont chuté de 25 % sur un an après la mise en œuvre des tarifs douaniers liés à l’IEEPA,” indique la National Corn Association, précisant que “toute nouvelle rupture des importations risquerait d’exacerber une situation déjà marquée par une offre exsangue et des prix record aux États-Unis.”
Après la mise en place de surtaxes sur les engrais marocains et russes en 2021, l’Arabie saoudite est devenue le premier fournisseur de phosphate des Etats-Unis (cf. supra).
Les analystes estiment qu’un prolongement du gel des exportations chinoises, qui devrait prendre fin en août 2026, est probable. Les autres pays producteurs susceptibles de se substituer à l’arrêt des livraisons saoudiennes sont la Russie et le Maroc, selon le Fertilizer Institute.
Là encore, rien ne garantit que ces fournisseurs puissent compenser rapidement l’arrêt des flux en provenance du Golfe. “Aujourd’hui, la Russie doit composer avec des restrictions à l’exportation et les conséquences d’attaques ukrainiennes récentes contre ses sites de production ; des sources industrielles rapportent que les entreprises se concentrent désormais sur la satisfaction de la demande nationale,” rapporte le CSIS (Center for Strategic and International Studies).
Premier producteur mondial de phosphate, le Maroc pourrait voir sa capacité de réponse limitée par sa propre dépendance aux importations de soufre, dont 48 % proviennent des pays du Golfe. Le soufre, catalyseur indispensable à la transformation de la roche phosphatée, est devenu le véritable goulot d’étranglement de la filière. “Le pays aurait constitué des stocks de soufre suffisants pour éviter d’être immédiatement affecté par la crise dans le Golfe,” rassure Global Sovereign Advisory (GSA) dans une note du 15 mars 2026.
Enfin, la réouverture du Détroit d’Ormuz, et a fortiori la reprise du trafic maritime, semblent exclus à court terme. “Le Pentagone a confirmé cette semaine qu’aucune option militaire visant à escorter les pétroliers à travers le détroit n’a fait l’objet d’une mission formelle. Parallèlement, les modalités du mécanisme de réassurance de la DFC (Development Finance Corporation) s’avèrent pour l’heure insuffisantes pour permettre aux compagnies maritimes de compenser les risques liés au passage du détroit,” explique le CSIS.
Vers un retour en grâce de “parias”
La sécurité alimentaire force Washington à rouvrir des canaux avec des fournisseurs hier encore indésirables. Une coalition d’organisations agricoles a officiellement demandé la levée des surtaxes visant les engrais marocains et russes, et d’autoriser l’importation d’engrais en provenance du Venezuela.
Elles ont été entendues. La levée partielle des sanctions visant les engrais vénézuéliens a été annoncée par le Trésor américain le 13 mars, et relayée sur X quelques jours plus tard.
Quant aux surtaxes frappant les engrais russes et marocains, Argus Media annonçait au mois de décembre que leur révision serait étudiée par le Department of Trade au mois de mars dans le cadre d’une clause de révision quinquennale.
Enfin, le 19 mars, les Etats-Unis ont annoncé, par la voix de leur envoyé spécial John Coale en déplacement à Minsk, la levée totale des sanctions qui visaient les exportations de potasses de la Biélorussie depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
L’administration Trump est consciente que la hausse des prix des engrais est un poison lent. Leur renchérissement se lit d’abord dans les arbitrages de semis, ensuite dans les rendements, puis dans les coûts de production, avant d’atteindre — six à douze mois plus tard — le panier des ménages.
À l’approche des midterms, c’est exactement le type de choc différé capable de ruiner une promesse d’“affordability” érigée en thème central de campagne.



