IA vs Idéologie : Le grand bras de fer de l’énergie américaine
Entre démantèlement de l’Inflation Reduction Act (IRA) et urgence industrielle, le dogme énergétique de Washington pourrait être confronté à un autre impératif, celui de la demande.
Le slogan “Make Coal Great Again” a résonné pendant le premier mandat de Donald Trump. “Trump 2”, sans renoncer au charbon, veut accélérer le développement du gaz et du nucléaire, au détriment d’énergies renouvelables jugées peu efficaces. “J'aime le concept du solaire, mais ce n'est pas puissant comme ce dont nous avons besoin pour faire tourner nos usines,” déclarait Donald Trump sur Fox News en 2023.
Un dogme solidement ancré dans la doctrine MAGA
A partir de 2022, les crédits d’impôts non plafonnés de l’IRA (Inflation Reduction Act) avaient stimulé et accéléré le développement des énergies renouvelables, au détriment des énergies fossiles.
Le “One Big Beautiful Bill Act” (OBBBA) adopté le 4 juillet 2025 a mis fin à l’essentiel des subventions. Si la géothermie reste relativement épargnée, le solaire et l’éolien voient leurs fenêtres d’éligibilité se refermer. Tout projet n’ayant pas atteint un stade de construction significatif avant juillet 2026, ou non opérationnel d’ici fin 2027, sera exclu du régime de subventions.
Au-delà de la posture idéologique, l'administration Trump a pris des mesures pour enrayer l'insoutenabilité budgétaire de l'IRA. Alors que le CBO (Congressional Budget Office) tablait initialement sur un coût sur 10 ans de 391 milliards de dollars, le coût budgétaire réel projeté de l’IRA à 2032 va de 800 milliards de dollars (Brookings) à 1 000 milliards de dollars selon le Penn Wharton Budget Model.
Avant même l’entrée en vigueur de l’OBBBA, les investissements dans l’éolien et le solaire au premier semestre 2025 avaient chuté de 18 % par rapport au S1 2024, à environ 35 milliards de dollars, selon les auteurs d’un rapport publié par Deloitte en octobre 2025.
La “densité énergétique” comme nouvelle barrière
Outre le choc fiscal, l’administration a recours au levier foncier. Ainsi depuis le 1er août 2025, le DoI (Department of Interior) impose à tout nouveau projet renouvelable de présenter une densité de capacité comparable à celle des énergies pilotables (gaz, nucléaire), dès lors qu’il serait à l’étude sur les terrains ou eaux fédéraux. Le solaire et l’éolien sont exclus de facto, en raison de leur emprise au sol.
En annulant au mois d’août 2025 cinq projets éoliens offshore sous couvert de “sécurité nationale”, l’administration Trump a ouvert un front supplémentaire contre les énergies renouvelables. Si les premières décisions de justice, rendues ces dernières semaines, donnent raison aux industriels — à l’instar de la victoire d’Ørsted en janvier 2026 —, la détermination de la Maison-Blanche à faire appel confirme la radicalité de sa position.

Le SPEED Act, voté fin 2025 par la Chambre des Représentants, vient parachever la mise en musique de la doctrine: sous couvert d’accélérer la délivrance de permis (dont le délai moyen dépasse 50 mois selon le Berkeley Lab), un amendement favorise explicitement les pipelines et des micro-centrales nucléaires (SMR). Jason Grumet, CEO de l’American Clean Power (ACP), dénonce une “rupture du principe de neutralité technologique”, et a retiré son soutien au texte, qui devrait être débattu au Sénat au cours du premier trimestre 2026.
Un risque de choc d’offre
Pourtant, ce dogme se heurte à une réalité bien tangible: la demande en électricité a brusquement augmenté à partir de 2023, après près de vingt ans de stagnation. Portée par l’intelligence artificielle, celle-ci devrait encore s’accélérer : les data centers, qui consommaient 4,4 % de l’électricité américaine en 2023, pourraient atteindre 12 % d’ici 2028 selon le Berkeley Lab.
S&P Global estime que le déficit de capacité de production est d’environ 15 GW à l’horizon 2028. A court terme, les opérateurs adoptent des solutions d’urgence, avec le report de la fermeture de plusieurs gigawatts de capacités charbon, la relance de certaines centrales nucléaires et l’optimisation de centrales existantes.
Plus de 2600 GW sont actuellement en attente d’un permis. Ils concernent à 85% le trio solaire, éolien et stockage par batterie.
Outre leur faible coût, le solaire et l’éolien, associés à des solutions de stockage, ont pour eux la rapidité de leur développement. Solaire et stockage peuvent être déployés en 12 à 24 mois, là où une centrale à gaz nécessite 4 à 6 ans et le nucléaire nouvelle génération (SMR) au moins 8 à 12 ans.
Dans ses dernières prévisions publiées le 13 janvier, l’EIA anticipe que la hausse de capacité installée jusqu’en 2027 reposera essentiellement sur le solaire, l’éolien et les batteries de stockage; le gaz comme le nucléaire évoluent peu, tandis que la part du charbon continue de baisser (voir graphe).
Une confrontation à l’issue incertaine
Si le bras de fer actuel souligne une fracture idéologique, la hausse sensible de la facture énergétique des Américains depuis deux ans introduit, à l’approche des midterms, une variable politique que l’administration ne peut ignorer : dans certains États, le mécontentement des électeurs face aux coûts de l’énergie pourrait expliquer les récents revers locaux subis par le camp républicain.



