Eau et nature : comment passer de la gestion de crise à la prospective économique
Alors que la France traverse sa pire sécheresse historique, une chaire de recherche inédite s'attaque à la modélisation financière des risques liés à la nature.

Cet été, face à la multiplication des épisodes de canicule et à la matérialisation d’une sécheresse sévère, le gouvernement français tente de parer au plus pressé.
Lors de la réunion de suivi du 15 juillet dernier, la ministre de la Transition Écologique Monique Barbut a dressé un constat sans équivoque: “Nous traversons une situation de sécheresse exceptionnelle, tant par sa précocité que par son intensité. (...) Ce qui rend la situation particulièrement préoccupante, c’est qu’elle survient alors que les précipitations du printemps étaient globalement dans les normales.” Et de conclure: “Aujourd’hui, c’est l’entièreté du cycle de l’eau qui est affectée.”
Météo France confirme que la France vit le pire épisode de sécheresse de son histoire: “Au 15 juillet, l’humidité des sols atteint des niveaux exceptionnellement bas, dépassant les situations observées en 1976, 2022 et 2025 à la même date. (...) La hausse des températures accentue l’évaporation des sols et renforce les déficits hydriques.”
Le 9 juillet, la ministre de l’Agriculture Annie Genevard alertait déjà sur une prévisible “crise des rendements”, conséquence directe des épisodes de chaleur et de la difficulté d'accès aux engrais.
Une prise en compte tardive
La multiplication des plans d’urgence est inversement proportionnelle à la capacité d’anticipation des États, pourtant alertés par plusieurs institutions multilatérales.
Ainsi, dès son entrée en fonctions en 2006, l’ancien secrétaire général de l’OCDE, Angel Gurría, avait fait de la gestion de l’eau un axe stratégique majeur1. C’est sous son impulsion qu’ont été créés, en particulier, les Principes de l’OCDE sur la gouvernance de l’eau.
Fait notable, les Nations unies n’ont organisé aucun sommet exclusivement consacré à l’eau entre 1977, avec la conférence de Mar del Plata, et 2023, à New York. Le Programme d’action mondial adopté à l’issue de la conférence de 2023 avait pour objectif de pallier le retard structurel sur la gestion de cette ressource, les projections à 2050 estimant déjà que la moitié de la population mondiale subirait un stress hydrique sévère ou temporaire. Les prévisions pour l’Union européenne étaient déjà préoccupantes. “Environ 35% de la superficie de l'Union européenne sera soumise à un stress hydrique élevé d'ici les années 2070, date à laquelle le nombre de personnes supplémentaires touchées (par rapport à 2007) devrait être de 16 à 44 millions”, écrivait l'UNECE (Commission des Nations unies pour l’Europe) à cette époque2.
L’intégration de nouvelles variables a depuis permis de réévaluer ces estimations à la hausse. L’Agence européenne pour l’Environnement (AEE) estime qu’en moyenne “environ 30 % du territoire de l’UE et 33 % de sa population sont touchés chaque année.” L’institution précise que “face à un phénomène d’aggravation constaté depuis 2010, une inversion de la tendance d’ici 2030 est hautement improbable.”
Les prévisions pour la France ont été rendues publiques en juin 2025. A horizon 2050, sous l'effet combiné de la baisse de la ressource et de la hausse de la demande (irrigation agricole accrue par la chaleur, besoins industriels et démographiques), la situation hydrique devrait s'aggraver dans près de 90 % des bassins versants français durant le mois de juillet, selon le Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan.
Chiffrer la double matérialité
Si la gestion de l’épisode de sécheresse français nécessite des mesures financières d’urgence, l’accompagnement des acteurs économiques sur le moyen et le long terme impose une refonte des méthodes de modélisation des risques, qui ont intégré le facteur climatique mais peinent à appréhender les risques liés à la biodiversité et à la perte des services écosystémiques.
La chaire “Modélisation des risques économiques et financiers liés à la nature”, lancée le 6 juillet dernier, a pour ambition de combler ce déficit analytique, en brisant l’approche traditionnelle qui occulte ou agrège les services rendus par la nature dans les bilans économiques.
Il s’agit d’une initiative sans équivalent à ce jour, qui place la recherche française dans une position de pionnier, selon Lionel Fontagné (PSE).
“L’objectif premier de la chaire est de quantifier avec précision les interactions bidirectionnelles entre les écosystèmes et la sphère financière. Il s’agit d’un côté de mesurer les effets délétères de la dégradation de la nature sur l’activité économique et la stabilité des institutions financières. À l’inverse, les travaux doivent permettre d’évaluer la contribution de l’activité économique elle-même à l’érosion du vivant, un concept désigné sous le terme de “double matérialité” dans les instances européennes”, explique Laurent Clerc, adjoint au directeur général des Statistiques, des Études et de l’International à la Banque de France. Pour lui, cette chaire est avant tout “une façon pour les entreprises d’intégrer enfin, dans leur stratégie et leur gestion des risques, les vulnérabilités directement liées au vivant.”
L’un des chantiers du programme de recherche consistera à développer des indicateurs financiers exploitables pour la gestion des risques, en adaptant des modèles macroéconomiques existants comme SCALE (développé à l’École Polytechnique) ou SNOW (développé à l’École d’Économie de Paris - PSE). “Notre objectif est de réintroduire la nature dans des fonctions de production”, selon Lionel Fontagné, précisant que les événements physiques, tels que l’absence de précipitations, ont des “conséquences nécessaires” sur les systèmes financiers et les assurances.
Un risque systémique enfin nommé
L’eau s’est imposée comme la thématique prioritaire pour les autorités monétaires et les chercheurs. Identifié comme le risque le plus critique en termes de probabilité et d’impact, le stress hydrique ne concerne plus uniquement les secteurs traditionnellement exposés, mais menace désormais la stabilité de l’ensemble du tissu économique français et européen.
Les pertes liées aux seules restrictions d’eau en période de stress hydrique pourraient atteindre 7 % du chiffre d’affaires global de certaines entreprises industrielles, selon la Banque de France. Le constat, à l’échelle de l’UE, est tout aussi alarmant : la Banque centrale européenne (BCE) estime que 72 % des entreprises non financières de la zone euro dépendent fortement d’au moins un service écosystémique, l’eau figurant au sommet de ces dépendances.
Pour pallier le manque de données “terrain” - que les entreprises sont invitées à fournir de façon confidentielle aux chercheurs -, l’intelligence artificielle sera mise à contribution pour reconstruire les impacts environnementaux, dont la déforestation, tout au long des chaînes d’approvisionnement. Le CREST (Centre de Recherche en Économie et Statistique) est le pilote de cette brique méthodologique.
« La nature, c’est au fond un peu l’intrant qu’on ne valorise pas dans les fonctions de production. Quand elle se dégrade, c’est la capacité de production de secteurs entiers qui s’affaiblit », résume Ivan Odonnat, directeur général de la Stabilité financière et des Opérations à la Banque de France.
Le programme de travail se veut également prospectif. Il prévoit le développement de scénarios de transition à horizon 2040, 2050 et 2060, tels que le développement massif de l’agroécologie ou des politiques de protection stricte des espaces naturels, qui seront soumis aux modèles afin de calculer leurs effets sur l’emploi, les prix et la valeur ajoutée sectorielle.
“Avec ces travaux, nous souhaitons améliorer la compréhension des risques auxquels les acteurs sont exposés, et contribuer aux travaux des grandes initiatives internationales,” précise Laurent Clerc, qui espère voir d’autres institutions publiques et privées participer aux travaux et au financement de la chaire. Dans le souci de servir l’intérêt général, des bases de données seront développées et mises à disposition gratuitement. Pour les investisseurs et les assureurs, l’enjeu dépasse le cadre académique. C’est leur capacité à anticiper des pertes comparables à celles déjà mesurées en France - jusqu’à 18 milliards d’euros pour le secteur industriel 3 -, et à en tenir compte dans leurs décisions d’allocation et de couverture, qui est en jeu.
“Pays émergents - Les enjeux des investissements en infrastructures” - Annick Masounave, Revue Banque, février 2007
“L’eau accède à un statut de ressource critique” - Annick Masounave, L’Agefi, 23 mars 2023
Source : Banque de France



