Commerce : Comment New Delhi orchestre son ouverture
Avec deux accords d’ampleur systémique, l’Inde confirme son rôle de puissance pivot et amorce une ouverture de son marché pour servir son ambition de souveraineté industrielle.
En 2025, l’économie indienne s’est retrouvée prise en étau entre ses deux partenaires majeurs : l’Union européenne et les États-Unis.
Côté américain, l’alourdissement de la fiscalité douanière jusqu’à 50%, en août 2025, a affecté des pans entiers de l’économie indienne. Le secteur textile, qui dépend à 29% des Etats-Unis pour ses exportations (2e pilier de l’économie après l’agriculture, il représente environ 45 millions d’emplois directs et 60 millions d’emplois indirects), a vu celles-ci chuter de 25%.
Du côté de l’Union européenne, les exportations indiennes d’acier sont passées de 7,4 à 5,5 milliards de dollars entre 2023 et 2025, soit une baisse de 25%. Ce recul s’explique par l’anticipation des industriels face au Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) : ce dispositif devrait amputer leurs marges de 15 % à 22 % dès son entrée en vigueur effective.
L’Inde a scellé ces deux traités en un temps record pour sécuriser ses débouchés.
Washington : La diplomatie de la contrainte
Avec les Etats-Unis, l’Inde a dû faire de nombreuses concessions; l’arrêt des importations de pétrole russe est l’une des plus significatives, économiquement et diplomatiquement. Si New Delhi n’a pas confirmé cet engagement, en revanche la baisse des importations russes est déjà amorcée au bénéfice du pétrole américain, dont les importations ont bondi de plus de 70% entre septembre et novembre 2025 (source: recherche BNP Paribas).
Narendra Modi espère absorber le surcoût - estimé à environ 10 à 12 dollars par baril aux tarifs actuels - par une reprise des exportations, à la faveur d’un accord qui, estime-t-il, lui assure un avantage compétitif régional.
Le traité ramène le taux effectif moyen de 35,1 % à 15,6 %, contre respectivement 19% et 16,2% pour le Vietnam et la Thaïlande. Les importations chinoises restent taxées à 34%.
Dans les rangs de l’opposition, le Premier ministre est accusé de “capitulation” et d’avoir sacrifié l’autonomie stratégique du pays sous la pression du président américain.
Le monde agricole, qui représente plus de 16% du PIB et emploie 45% de la population active, est en colère, craignant une invasion de produits américains bon marché. Le syndicat Samyut Kisan Morcha (SKM), fer de lance des manifestations paysannes de 2021, a appelé à une journée de grève nationale et de protestation le 12 février 2026.
Face à l’opposition, le ministre de l’Économie et de l’Industrie, Piyush Goyal, martèle que le secteur laitier reste exclu à 100 %, préservant ainsi une “ligne rouge” absolue pour New Delhi. Pour faire taire les détracteurs qui crient à la capitulation face à Washington, il souligne que ce pacte intérimaire ouvre un marché colossal de 30 000 milliards de dollars aux exportateurs indiens. Des secteurs stratégiques comme le riz basmati, le thé ou les épices bénéficient désormais d’un accès à taux zéro ou fortement réduit. Les contours définitifs de ce traité, dont la signature est attendue pour la mi-mars 2026, devraient lever les dernières zones d’ombre.
Union Européenne : Le choix du partenariat structurel
A l’inverse, la relation avec Bruxelles s’inscrit dans une temporalité longue. Après vingt ans de négociations et une accélération décisive à l’été 2025, l’accord conclu le 27 janvier dernier vient sceller une complémentarité structurelle. “L’Inde exporte des biens à forte intensité de main-d’œuvre (...) tandis que l’Union européenne fournit des biens d’équipement, des technologies de pointe et des intrants industriels,” résume le think tank indien GTRI (Global Trade Research Initiative). Cette synergie, qui devrait permettre d’abaisser les coûts de production sans menacer le tissu industriel local, explique et justifie le périmètre étendu de l’accord.
L’Inde prévoit de supprimer ou réduire ses barrières douanières sur 96,6 % des exportations européennes, tandis que l’UE fera de même pour 99,5 % des produits indiens. La Commission européenne prévoit une économie annuelle de 4,7 milliards de dollars sur les droits de douane, avec des exportations susceptibles de doubler d’ici 2032. L’Allemagne et la France en seraient les principaux bénéficiaires, selon la recherche d’Allianz.
En parallèle de cet accord, l’implication croissante de l’Inde au sein d’Horizon Europe, annoncée le 6 février, montre que le partenariat dépasse désormais le simple flux de marchandises pour s’étendre à la co-conception de technologies de pointe telles que l’hydrogène vert ou l’intelligence artificielle, tout en oeuvrant à une convergence normative aux côtés des États membres et des 22 nations associées au programme (voir carte).

Si l’accord avec l’UE n’a pas échappé aux critiques de l’opposition, il repose sur une logique de complémentarité que les experts du think tank indien GTRI (Global Trade and Research Initiative) jugent “économiquement rationnelle“. Selon l’institut Kiel, ce traité est de nature à doper le PIB des deux blocs de 0,12 % à 0,13 % d’ici 2030. L’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques), plus critique, pointe les nombreuses “zones grises” de cet accord.
La taxe carbone : un écueil diplomatique transformé en levier ?
Dans cet accord “de nouvelle génération”, ainsi que le présente une parlementaire européenne, les lignes rouges ont été respectées. Dans le cas de l’UE, il était exclu de renoncer au Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) - passé à sa phase de paiement effectif le 1er janvier 2026.
Ce dispositif envenime les relations indo-européennes depuis son annonce initiale en 2021, l’Inde ayant déposé pas moins de 29 protestations officielles devant l’OMC.
Ce point demeure au cœur des ultimes arbitrages, mais Bruxelles a d’ores et déjà consenti à une mise en œuvre graduelle. Ainsi, près de la moitié des exportations d’acier bénéficiera d’une exemption des tarifs douaniers traditionnels, tout en commençant son assujettissement progressif au MACF. L’UE investira également 500 millions d’euros en 2026 et 2027 pour soutenir la décarbonation de la sidérurgie indienne, facilitant ainsi son passage du charbon vers des technologies bas-carbone plus compatibles avec les exigences du marché européen.
New Delhi a également obtenu l’activation de l’Article 9 du règlement européen. Par la reconnaissance de l’équivalence entre le marché carbone indien (CCTS) et le système communautaire, l’Inde pourra conserver le produit de la fiscalité carbone sur son sol pour financer sa propre transition énergétique.
Enfin, le texte prévoit un mécanisme de rattrapage : si l’UE devait accorder des concessions supérieures à un autre pays tiers à l’avenir, l’Inde en deviendrait automatiquement bénéficiaire, sécurisant ainsi son avantage compétitif sur le long terme.
USA-Inde : Un régime de faveurs réversibles
En Europe, en Inde comme aux États-Unis, les instituts de recherche convergent vers le même constat : le pacte Washington-New Delhi répond à une logique de court terme. Principalement favorable aux intérêts américains, il vise à réduire le déficit commercial des États-Unis et à leur ouvrir des débouchés immédiats. Surtout, il ne fait que limiter une perte de richesse déjà actée par la guerre tarifaire de 2025.
Outre l’arrêt des achats d’hydrocarbures russes, l’Inde s’est engagée à doubler ses importations de produits américains en cinq ans, passant de 43 à 100 milliards de dollars — un bond colossal dont la faisabilité interroge. Cet horizon est d’autant plus précaire que le texte inclut une clause de réversibilité, maintenant les entreprises indiennes dans un climat d’incertitude chronique. “L’accord USA-Inde contient, à ce stade, des termes ambigus qui permettront à l’Inde d’en faire moins que ce que Donald Trump prétend avoir obtenu — ce qui ne manquera pas de provoquer, en retour, de nouvelles menaces et pressions,” anticipe le CSIS (Center for Strategic & International Studies).
“L’épisode du Groenland offre une leçon claire à l’Inde : les accords commerciaux avec les États-Unis ne constituent pas un bouclier contre la coercition. Les droits de douane et les sanctions peuvent être réimposés indépendamment des accords signés.” GTRI, 16 janvier 2026.
Le réveil a d’ailleurs été brutal pour la filière textile. À peine rassurée par l’allégement tarifaire, elle découvrait le 9 février l’avantage préférentiel accordé au voisin bangladais. “Les exportateurs de vêtements bangladais utilisant du coton américain peuvent désormais expédier leurs produits certifiés vers les États-Unis avec des droits de douane nuls (0 %), alors que le tarif global sur les exportations bangladaises s’élève à 19 %. L’Inde n’a obtenu aucune dérogation de ce type”, souligne le quotidien indien BusinessLine.
Ce revers illustre la fragilité d’une relation où Washington distille ses faveurs au gré de ses intérêts, tout en imposant l’exigence du Buy American.
En 2026, l’ouverture du marché indien est lancée, mais la préservation de sa souveraineté reste un exercice d’équilibriste.




