Afrique : vers une dépendance accrue aux importations de denrées alimentaires
La réouverture perlée du détroit d’Ormuz ne lèvera pas les risques qui pèsent sur la chaîne agro-industrielle, auxquels les pays à faible revenu sont particulièrement exposés.

Dans la dernière édition des Perspectives Agricoles 2026-2035, présentée le 29 juin, l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Économiques) et la FAO (Food and Agriculture Organization) dressent le constat, pour la récolte 2026-2027, d’un ralentissement de la croissance de la demande, et de la hausse des coûts de production. Les conséquences de ce resserrement se font davantage ressentir dans les pays à faible revenu, situés pour l’essentiel sur le continent africain.
Pour aller plus loin : Perspectives Agricoles 2026-2035 de l’OCDE et de la FAO - https://www.agri-outlook.org/
Le prix des engrais s’est envolé dès le début du conflit au Moyen-Orient: entre 30 et 50% pour les engrais azotés, +45% en glissement annuel pour les cours de l’urée au mois de mai 2026. Cette flambée, intervenue avant la période des semis, a contraint les agriculteurs à ajuster leurs approvisionnements, “de manière marquée tant dans les pays à faible revenu (-5,1 % en 2026 et -3,4 % en 2027) que dans les pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure (-4,3 % et -2,8 %),” relève l’OCDE.
Ces achats sous contrainte vont impacter les rendements de la prochaine récolte. Ainsi, la production mondiale de grains devrait baisser de -0,9% au cours de la saison 2026-2027 (voir graphe). “La dégradation sera plus prononcée dans les pays à faible revenu, où une baisse de 1,7% est anticipée,” précise Marion Jansen, directrice de la Direction des échanges et de l’agriculture à l’OCDE. Il faut rappeler que l’Afrique fait déjà partie des plus faibles consommateurs du monde d’engrais: en Ouganda ou à Madagascar, les agriculteurs n’utilisent parfois que 2 à 3 kg d’engrais par hectare, contre une moyenne mondiale de 135 kg.
Des marges budgétaires limitées
Face à ce choc exogène, la mise en place de mesures de soutien nationales se heurte immédiatement à l'état des finances publiques. Pour certains pays, le Sénégal en tête, le gouvernement doit composer avec un ratio dette/PIB d’environ 132%, et un déficit budgétaire supérieur à 5% en 2026.
Une enveloppe de 130 milliards de FCFA (près de 200 millions d’euros) a été débloquée le 30 juin; plus de la moitié sera consacrée à l’achat d’engrais. Le gouvernement a également annoncé l’apurement partiel d’une dette préexistante de 154 milliards de FCFA (plus de 235 millions d’euros) envers les fournisseurs d’engrais et de semences.
La gestion de crise au Ghana est elle aussi particulièrement surveillée. Classé parmi les pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure au sens de l’OCDE, celui-ci est en passe de se relever du défaut de paiement de 2022 au prix d’un programme strict de redressement des finances publiques.
Des populations prises dans un “effet ciseau”
Dans ces pays, où le secteur agricole représente entre 15 et 20% du PIB, une grande partie de la population subit déjà une situation de précarité alimentaire depuis plusieurs années. Le secrétaire général des Nations Unies António Guterres a donné l’alerte dans le rapport Rapport Global sur les Crises Alimentaires publié en avril 2026: “L’escalade récente des conflits au Moyen-Orient perturbe les routes commerciales, fait grimper les prix des denrées alimentaires et des carburants, et déstabilise les populations, ce qui risque d’exacerber la faim.”
Les estimations de fin décembre 2025 suggéraient que 41,8 millions de personnes étaient déjà en situation de crise ou pire entre octobre et décembre 2025. Ce chiffre pourrait atteindre 52,8 millions entre juin et août 2026, selon l’IFPRI (Institut international de recherche sur les politiques alimentaires).
Pour aller plus loin: “The State of Food Security and Nutrition in the World 2025”, FAO, juillet 2025
Au Ghana, la dernière analyse du Programme Alimentaire Mondial (PAM) estime à 1,5 million (soit 4% de la population) le nombre de personnes qui feront face à une insécurité de niveau “crise” entre juin et août 2026. Ce chiffre masque de profondes disparités: 8% des femmes en milieu rural seront touchées.
Si la part de la population sénégalaise en risque d’insécurité alimentaire se maintient à un niveau globalement contenu (autour de 2 à 3 % selon la FAO), les estimations les plus récentes révèlent une dynamique préoccupante: cette population a augmenté de 47 % sur un an.
Les États du continent font également face à un assèchement de l’aide internationale. En l’espace de douze mois, les financements du PAM ont fondu de 40 %, passant de 10 à 6,4 milliards de dollars. Ce coup de frein est la conséquence directe du désengagement des Etats-Unis, dont la contribution est tombée de 7 à 3 milliards de dollars.
Des vulnérabilités inquiétantes
Le rapport OCDE-FAO reste conservateur dans ses conclusions, préférant parler de vulnérabilités plutôt que de crise alimentaire.
Les dynamiques de marché étant modélisées sur la base des données 2025, elles n’intègrent pas les aléas climatiques extrêmes. Or, l’épisode El Niño qui se dessine pour 2026 agit comme un catalyseur de risque majeur : selon la FAO, plus de 80 % des impacts de la sécheresse sur l’agriculture devraient frapper les pays à revenu faible et intermédiaire.
A minima, les ménages des économies les plus fragiles, où les dépenses alimentaires excèdent souvent 40% du revenu disponible, vont être contraints de dégrader leur régime, privilégiant les céréales au détriment des protéines animales. Mais pour eux, le pire pourrait être à venir à partir du second semestre 2026. “La répercussion intégrale des variations de prix le long de la chaîne énergie-engrais-céréales prendra entre 6 et 18 mois, ce qui implique que les pressions inflationnistes sur l’indice des prix à la consommation (IPC) ne se sont pas encore pleinement matérialisées”, indique S&P Global1.
Une dépendance durable
L’OCDE décrit en outre des freins structurels profonds: inadéquation des réseaux de transport, une capacité de stockage limitée et faiblesse des systèmes de facilitation des échanges, “autant de facteurs qui augmentent les coûts de transaction et réduisent la compétitivité.” Sous l’effet conjugué d’une forte croissance démographique (entre 25 et 30% sur 10 ans) et d’une augmentation limitée de la capacité de production domestique, les importations sont appelées à croître de 55% d’ici 2035 en Afrique subsaharienne, et de 34% dans la région Proche-Orient et Afrique du Nord. Cette dépendance persistante laisse ces régions exposées aux futurs épisodes de volatilité des marchés alimentaires mondiaux.
“African Markets Highlights - Global Energy Shock Tests Resilience”, 1er juin 2026





